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Quand c’est fini



Voilà.

Après 3 ans et 4 mois d’effort et de plaisir, mon deuxième roman, est terminé. 347 pages envoyées à l’impression, avant de rencontrer les éditeurs.


Le livre comme une salle de bains


Il s’intitule « Toutes sortes de bleus ». Je vous offre, ami lecteur.trice, un extrait :


« On s’assoit à califourchon, chacun sur notre banc, avalant le repas qui contente à peine nos estomacs. Nous mesurons l’étrangeté de notre présence au fond des bois. Le lac passe à l’ombre, l’air refroidit. Je fais du café, lait, sucre, pose une tasse devant chaque convive. Le gobelet réchauffe mes doigts. Milo me regarde.

– Tu es vraiment un soumis, dit-il. »


Comment passe-t-on de rien à un ouvrage complet ? En y travaillant longtemps.

Examinons quelques statistiques. Toutes ces années passées dans l’informatique servent aussi à cela :)


Les premiers mots de ce texte ont été saisis dans Word, police Times 12, interligne 1.5, le samedi 02.02.19 à 16 :45. Ce qui m’a poussé à le faire ce jour précis, je n’en garde aucun souvenir.

Cette version comprenait 2761 mots, le texte était écrit au passé, au discours indirect (« il voyait », « il se déplaçait »).

La première phrase était : « Il était vingt-trois heures et il faisait jour comme à midi ».


J’ai eu le plus grand mal à me déterminer entre l’usage du discours indirect (« il voit », « il se déplace ») et celui du discours intérieur (« je vois », « je me déplace »).

Le discours indirect donne une vision plus large de l’action, on est dieu, on voit tout, on sait tout.

Le discours intérieur est plus intime, on est dans la tête du personnage, on sent, voit, expérimente en même temps que lui.

C’est le mode que je préfère, et comme souvent, lorsqu’on réussit mieux une chose qu’une autre, on a l’impression qu’on est mauvais en tout. J’ai donc testé et re-testé pour voir. Peut-être m’étais-je améliorée ?

En tout, j’ai réécrit quatre fois l’intégralité du texte passant du présent au passé puis à nouveau au présent, du « il » au « je » : belote et rebelote.


La première phrase (l’incipit, en langage technique) est devenue : « C’était la première fois que je quittais le pays », puis « Tout dépend de la façon dont on raconte l’histoire », ensuite : « Nous faisions ce voyage tous les six parce que nous avions remporté un prix ». A un moment donné : « La voisine n’était pas un visage derrière un rideau écarté au rez-de-chaussée de son pavillon. ».

Stabilisation pendant plusieurs mois avec : « Ce jour-là, ce jour spécial, je m’étais levé, j’avais traversé la maison endormie. »

Et la dernière version ? Chut ;)


Au fur à mesure du développement de l’intrigue, 7 versions du texte initial ont été réalisées, pour 103 documents différents : lorsqu’on travaille dans l’informatique, on est sourcilleux sur les sauvegardes. En plus du portable, chaque fichier est stocké dans une dropbox, dans le cloud.


Que faut-il en déduire ?

Que la liberté d’écrire est si grande, qu’on peut recommencer encore et encore, changer l’angle de vision, bouger la caméra, zoomer, reculer, élargir. Que cela pousse à reprendre le texte encore et encore, jusqu’à ce qu’il sonne juste.

Parfois, les lignes paraissent bonnes, on laisse reposer le récit quelques semaines. Puis, on ouvre le document, on relit. C’est nul. On est sévère avec soi-même.

On soupire. On grommelle, on s’invective. On réécrit tout ou portion du texte.

Écrire un livre, c’est comme créer une salle de bain : le carrelage, les robinets, la douche, tout doit durer vingt-cinq au moins. Quelle responsabilité.


J’ai mis sept mois à atteindre 690891 mots, le dimanche 15.9.19, puis j'ai fait une pause de presque un an en 2020.

Apparition du COVID, pas envie de créer, appris à faire du pain : pita, naan, baguette, pain complet, aux graines, aux noisettes. Cela a pris tout mon temps, avec aussi, la mise à distance des cours de la HES-SO : +30'000 personnes.


Lundi 12.7.21, début des vacances. Le texte passe à 70062 mots, soit environ 4000 de moins que la version précédente. Autre particularité : resserrer le texte, parce que « Couper, c’est ajouter » (Xavier Dolan).

La mort dans l’âme, je morcelle, ôte, efface. Lorsque cela fait trop mal d’appuyer sur la touche <delete>, je coupe-colle dans un document où je stocke les phrases mises au rebut. On ne sait jamais, ça pourrait servir. Cela n’a jamais servi, mais je continue à thésauriser mes passages préférés, tombés sous les ciseaux de l’autocensure.


Le samedi 29.1.22 10 :24 : 78147 mots : j’ai tiré parti des vacances de Noël.


Le samedi 25.6.22 11 :06 : après 40 mois de plongée en apnée dans l’univers spécifique de ce roman, Finlande, lacs, forêts, lumière du nord, rapports mère-fils, amours, le texte est terminé.

Temps : présent

Discours : intérieur

Nombre de mots : 72181

Incipit : chut ;)


Steinbeck, dans son carnet de bord d’écriture des « Raisins de la colère », dit :

« Pas démarré très tôt aujourd’hui, mais ça n’a aucune importance parce que l’impression d’unicité est revenue. C’est le truc parfait. Ça rend le travail facile et amusant. Il fait chaud. Pas trop chaud, mais assez pour que je puisse travailler dans le peignoir de bain le plus léger, et je vais sans doute prendre une douche bientôt. [...] Je crois que je peux y arriver. Doit être bon, général et féroce. Une journée de travail suffira. Un chapitre court. C’est parti. L’ai fait et je crois que c’est bien. » (« Jours de travail », 1939)


Tous les écrivains, débutants, bons, mauvais, prolifiques, secs, récents, tous cherchent cela : « le truc parfait ».


Ami.e lecteur.trice, tu veux connaître la version finale de l’incipit de « Toutes sortes de bleus »?

Demande-le dans les commentaires de ce post, peut-être me laisserais-je fléchir :)

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