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Se raconter


Je fais partie des écrivains qui créent des histoires de toute pièce. J’aime inventer des vies, maison, familles, amis, drames, lacs ou bois, plaines, plantations. Avant, il n’y avait rien, après, il y a une existence entière.

J’écris réaliste. Ce que je fais doit sonner juste, chaque détail être probable. Je veux qu’on ait l’impression de connaître les héros, qu’on souhaite les rencontrer pour en faire ses amis, qu’on les déteste, qu’on soit choqué par leur comportement, leur langage, qu’on se mettre en pétard contre eux.

Rien ne me fait plus plaisir qu’un.e lecteur.trice qui me dit après avoir lu un de mes romans, « le personnage principal me manque ». Il m’arrive à moi aussi de penser à Tom, Jim, Billie, ces gens que j’ai fabriqués. Parfois, je me demande ce que Seb fait à cette heure, puis je rigole. Je sais qu’il n’y a personne, que ce sont des existences de papier aux prises avec la rédemption, la perdition, l’absolution.

Je fais dans le vrai. Je transforme le lecteur.trice en voyeur, je le flanque dans le lit du héros, je le fais cuisiner avec lui, se lamenter, marcher. Ils fument, mangent, baisent sous ses yeux. C’est l’école américaine, des récits figuratifs, au plus près du réel.

Je ne m’en glorifie pas, je le constate : je suis incapable de créer de la fantasy, du mystère, pas de romans policiers pour moi, ni de biographie, poésie, thriller, romance, encore moins de dark romance. J’intègre dans mes écrits quelques touches tirées de ces styles-là. Du mystère, une intrigue logique, du suspense, un peu de romance et de poésie, le tout craché en phrases courtes, brutales.


Je n’aime pas l’autofiction, dommage c’est à la mode, le nombre d’auteurs qui racontent leur propre expérience familiale, universitaire, amoureuse, c’est effarant. A l’exception de l’écrivain norvégien Karl Ove Knausgård, qui a décrit sa vie réelle ou pas dans six ouvrages improprement notés « roman », se fâchant à mort avec sa famille. De lui, j’aime par-dessus tout les descriptions de la pluie tombant sur Bergen. Oui, il pleut beaucoup sur cette ville de l’ouest de la Norvège. Au début d’un mois de juin, à la faveur d’une conférence à Trondheim, jétais allée à Bergen, passant d’un fjord à l’autre sur de petits ferry gratuits, partout où la route s’arrêtait. Je voulais avoir si ce que Karl Ove décrivait était vrai. Le premier soir, je marchais dans la rue sous un ciel normal, quelques gouttes discrètes, puis soudain un torrent de pluie s’était abattu sur la ville.

Depuis l’enfance, je n’étais encore jamais rentrée chez moi dans des souliers trempés qui faisaient floc-floc sur le chemin ruisselant, visage dégoulinant, pantalon mouillé. Donc à part lui, l’autofiction me peine. A quoi bon écrire, si on n’est pas capable d’invention, à quoi bon dire propre réalité, avec ses peines, ses joies, sa banalité semblable à celle de tout le monde. L’effort est moindre, c’est sûr. La fiction, c’est dur, rendre toute l’affaire logique, crédible, et pourtant transporter le lecteur.trice, sacré boulot.


Pourtant me voici en train de terminer un projet qui n’est pas un roman. Autobiographie, autofiction, je ne sais trop ce que je fais, mais je sais pourquoi je le fais. Fin 2024, je change de route. Finis l’enseignement et la recherche, je passe écrivain à temps plein. A moi les week-ends libres, les soirées sans ordinateur, les idées à développer avec du temps pour le faire, cerveau dédié à une seule tâche à la fois. Pour le reste de ma vie, lire et écrire sans distraction. Ni chefs, ni règlements absurdes, pas de comptes à rendre. Le notant, j’y crois à peine. J’en rêvais, je ne l’ai pas fait plus tôt parce que, parce que tout m’intéresse, les ordinateurs, la technologie, l’éducation supérieure, la rédaction scientifique, et ça, et ceci, et plus encore.


Pour marquer ce passage définitif, j’ai décidé de rédiger un recueil de courtes chroniques (est-ce du journalisme), sur mes voyages aux USA (c’est donc de l’autobiographie ?), pour évoquer ces road trips qui précédaient ou suivaient mes participations à des conférences sur le e-learning, la higher education, les technologies éducatives. Douze voyages se sont déroulés avant ou après douze conférences.

Le bouquin s’appellera : « C’est comme ça, l’Amérique. Chroniques affamées ». J’y parle de faim, et je donne pour chaque chronique, une recette de cuisine typique de ce pays, mauvaise (souvent) ou bonne (parfois) (c’est un livre de cuisine, alors ?).

Mes aventures sur la route, en trente-cinq micro-histoires.

Je me raconte. Ma peur des bestioles, mon goût des road trips démesurés, casant huit cents miles en trois jours, mon incapacité à dormir, me poser, me reposer, mon foutu désir d’aller plus loin, voir ça, et ça, et encore ça. Je parle de ce qui a inspiré mon envie de découvrir ce pays plutôt qu’un autre, les livres, la musique, les films, les personnages réels ou inventés, les rebelles, les types libres faisant la route à pied, ou dans une belle bagnole de 1973. L’espace, le vide, loin des mégapoles.

Je n’ai pas tout vu, mais je raconte à quoi j’ai pensé, roulant dans le nuit à côté d’un de mes assistants, échangeant un mot ou l’autre, méditant sur la route baignée de lumière, ou percée par les phares. Seuls, loin de chez nous, affamés, contents.


L’ouvrage est presque terminé, j'ai décidé de rédiger une chronique de plus, ça m’agace, je pensais avoir tout dit. De quoi ça parle ? De rien. Rouler, regarder. Le regret de revenir, la crainte de partir. Je raconte les paysages, les prairies, les montagnes, forêts, plaines désertiques, les gens, et toutes ces routes que j’ai prises, larges, étroites, à deux voies, à six, à huit, sans signalisation, ligne blanche ou jaune, pointillée ou double, dans la nuit, sous la pluie, dans le vent, devant, devant.

C’est l’histoire de quelqu’un à qui il n'arrive presque rien. Ça m’intéresse, le presque rien. C’est bizarre et très normal à la fois, parfois triste, parfois beau, ça soulève le cœur, serre l’estomac, élargit les poumons. « Pourquoi aimes-tu les road trips, toi qui es plutôt écologiste », me demande-t-on parfois. C’est que j’aime partir, chaque soir entrer dans une ville inconnue, et chaque matin en repartir. Aller voir à quoi ça ressemble. Là-bas.

Ce recueil, c’est l’histoire d’un départ trente-cinq fois recommencé.

Ça sort quand ? Fin 2024, j'espère.

 

Après, promis, je reprendrai mes outils ordinaires, je fabriquerai le roman suivant. Inventé de A à Z celui-là, décrivant des personnages que je n’ai jamais rencontrés, confrontés à des problèmes que je peine à comprendre, à des types souriant, pleurant, fâchés, heureux, en colère, oui cette fois je m’attaque à la colère, qui fait claquer les portes, foutre des coups de poing dans le ventre, hurler contre le vent. A vrai dire, on ne se refait pas, j’écris les deux bouquins en parallèle, sautant de l’un à l’autre, hop une anecdote ici, allez une phrase nettoyée à l’os, là.

J’enfile la peau de mon héroïne (oui une fille pour une fois), rédige quelques pages. Lorsque je suis coincée, hop, je bascule vers l’autre texte, je me glisse à nouveau dans ma propre vie. Je m’interroge. Pourquoi est-ce que j’aime tant partir, quitter une ville, pourquoi ça me plaît de laisser derrière moi les rues, les immeubles, les couches de gens, le métro, les parcs, les plaines ? Pourquoi emprunter un pont arqué, un gros à boulons, au-dessus d’une rivière qui fait dix fois la taille de notre plus grand fleuve, me transporte ? Pourquoi est-ce que j’aime tant filer dans le lointain, tirer vers les nuages ?

Je crois que c’est l’effet Lucky Luke.


A la fin de chaque album, il s’en va dans le couchant avec son cheval Jolly Jumper, entre un cactus cierge surgi de la caillasse, des arbres morts, ou le décor de Monument Valley. Il chantonne, cigarette au bec, « I’m a poor lonesome cow-boy and a long way from home ». Enfant, j’ai lu ces albums des centaines de fois, les dimanche matins tôt, lorsqu'il fallait attendre que les parents se réveillent, consignés dans nos chambres, forcés au silence. J’ouvrais la bédé, je commençais par la fin pour savoir si cette fois le cow-boy solitaire partait en hiver, en été, voir si le ciel était rouge ou bleu ou orange, s’il y avait des bandes de nuages, de la pluie, s’il chantait ou se taisait, s’il faisait nuit. Puis, je reprenais l’histoire du début. La puissance visuelle de la planche finale m’a imprégnée, marquée. Oui, si je tire vers le couchant bouleversé de nuages et de teintes violentes, c’est pour faire comme lui. Dans le confort, d’accord, mais tout de même. Filer loin. C’est ce que raconte « les chroniques affamées ». Cette faim-là.

 

 

« Je voulais voler, boire, fumer du shit et expérimenter d’autres drogues, la cocaïne, les amphétamines, la mescaline, déraper complètement et vivre la grande vie rock’n’roll et me foutre souverainement et copieusement de tout. Oh, comme j’aspirais à ça ! Mais j’avais aussi un autre côté en moi, celui qui voulait être bon élève, bon fils, quelqu’un de bien. Si seulement j’avais pu faire éclater ça en mille morceaux ! »

Aux confins du monde. Karl Ove Knausgård


Aux pinceaux, Dall-e comme toujours

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