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Qu’est-ce qui ne va pas ?


Je prends trop de temps à fignoler ce deuxième roman.

Teste l'introduction. Soupèse les incipits potentiels (la première phrase). Lis, et relis, et relis encore. Coupe ici, ajoute là. Ça ne tient pas, le début ne tient pas. C’est bien, c’est joli, par endroit ça coule, ça se lit, mais ça ne tient pas.

Ce qui veut dire ? Quelque chose gêne, ce personnage, Seb, le principal, le plus important, celui que l’écrivain aime bien, quelque chose avec lui dans le début du livre, disons les 70 premières pages, ne convient pas. Ça ne va pas.

Difficile après trois ans de travail de garder une distance au texte suffisante pour repérer le défaut, celui qui me fait rager, m’affaler sur ma chaise en disant « non, ça ne tient pas ».

Je change la police de caractères de Times en Garamond, cela permet de repérer certaines faiblesses, les moments moins tendus, moins à l’os. Ça ne suffit pas. Je lis le texte sur ma tablette au lieu de l’ordinateur, pas suffisant non plus. Je me résous à imprimer physiquement le document. Je le lis feutre rouge à la main, annote, annote, tourne, déplace. Ça ne va pas.

Écœurée par ce chantier qui ne veut pas s’élancer vers le ciel, je sors. Chien, laisse, écharpe. Mauvaise humeur. C’est rare. Je grommelle, réfléchis à voix haute, je m’arrête, note quelques idées sur le mobile, doigts transis. Je m’engueule, pourquoi dépenser autant de temps et d’énergie pour traquer un truc évanescent, impossible à repérer, mais on-s’en-fout, laisse tomber.

La marche comme souvent allège l’esprit. Il y a de la neige, des traces délicates, pattes d'oiseaux, des arbres emmitouflés, le ciel prend des nuances roses, violettes, bleu acier. L’air est glacial, ça me plaît, c’est dépouillé, c’est ce que je cherche dans les bouquins, quelque chose qui sonne vrai avec peu de mots. Faussement simple. Je suis plus douée pour le superflu, le trop. Pourquoi lutter contre ma nature. Il faut croire que l’écrivain et moi sommes deux personnes différentes. Le premier en veut moins, la seconde plus, tout le temps.

Le chien court dans les vignes de coton, chope des raisins durcis par le gel, se fait gronder, s’en fout, galope, revient, nez couvert de neige. Le chien suit de bonnes odeurs à la trace, tire un sarment bloqué par la glace, il me sourit, si, si, je le jure, un chien heureux, poil brillant dans le froid, ça sourit.

Je réfléchis à Seb qui n’existe pas. Les personnages se foutent bien de l’écrivain. Se font plus lisses qu’ils ne sont, se disent heureux, joyeux, légers, en font des tonnes pour décrire l’aube, déclament de longues tirades fleuries. C’est là que se situe le problème. Le héros ment. Il me ment, ce saligaud.

Il chuchote qu’il est léger, content, que la nature est belle, et les fleurs, et les arbres. Alors que non. Pas possible. Il est déraciné, transporté dans un autre pays, il est perdu, il se perd, il ne respire plus, il veut revenir et partir à la fois, ne plus jamais rentrer chez lui. Il n'est pas heureux. Il m’a menti. Ce type m'a menti.

Je me dépêche, rentrer, arracher les gants, jeter la veste, nourrir le chien sans lui parler, sourcils froncés. Il me lance un regard qui veut dire « Qu’est-ce qu’elle a, celle-ci, je n’ai rien fait ». Ce n’est pas toi, chien, c’est Seb. Cet ingrat. Je lui donne la vie, je lui prête mes doigts pour qu’il dise tout, et voilà qu’il travestit la vérité, non il n’est pas ainsi, léger, apaisé. Pas au début de l’histoire, surtout pas au début.

Je m’assois devant l’écran. J’hésite à m’y remettre, c’est comme les pointes pour les danseurs, la pulpe des doigts écrasées par les longues heures au clavier. En soirée ouvrir la poitrine de Seb. Écarteurs, ça bat trop faiblement pour être intéressant, vas-y, parle, parle vrai, bon sang, lâche-toi, crache, dis-moi qui tu es.

Heureusement, il y a Alex. Une fois par mois, repas au restaurant, on se lance le défi d’écrire un texte de n’importe quelle sorte sur un mot, un simple mot. C’est joyeux, festif, un peu transgressif aussi, lire à voix haute nos écrits alors qu’aux tables d’à-côté ils avalent leur dessert, boivent une prune avec le café sans se douter de rien.

Entre deux bouchées, je lui dis à quel point j’en ai assez du deuxième bouquin, ça me saoule, ça me gave. Marre. Ça ne marche pas. Je ne sais pas pourquoi. Alex me regarde avec ses yeux mystérieux, et dit : « vas-y, lis-moi le début ». J’hésite. Les tourments de l’écrivain sont si vains, incompréhensibles, le roman, une construction en paille. Le désespoir me pousse. Je lis.

Alex dit : « Enlève. Coupe tout ce qui est joli ». J’obéis à contrecœur, obéir ce n’est pas mon truc, et puis ce sont des heures et des heures de travail qu’il faut effacer. Alex a raison, quelque chose s’ouvre enfin, j’arrache Seb à son linceul de mots, je l’exhume, il ne respire pas encore, il vient à la vie, laisse apercevoir des pans de son âme sombre qu’il protégeait sous de belles envolées, et la nature, et les roses, et blablabla.

Je rentre chez moi, je passe la nuit sur le bouquin. Couper, enlever tout que le menteur m’a dit. L’extraire. C’est mieux. Par endroit ça sonne, ça sonne enfin. Faiblement, mais ça vient. Je crois.

Dimanche. Thé, kiwi, musique. Journal du matin. Il faut s’y remettre. Piolet, marteau, massette, peigne. Sculpter.

Le 31 janvier, juré, j’abandonne. Que Seb aille se faire voir. Foutu menteur.


Merci, Alex. Pour tout.


« Le métier d'écrivain

fait apparaître celui de jockey comme une situation stable. »


John Steinbeck



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