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« Nos vies sous la glace »

Sep 1
9 min read

Ça fait quoi d’avoir terminé son troisième roman ?


Ça fait plaisir


Celle qui écrit a réussi à créer une petite histoire, des personnages, à les porter durant trois ans. Celle qui écrit est satisfaite. Ce n’est pas un univers grandiose, pas le cycle de vie d’une gigantesque saga familiale à ramifications, c’est tout petit, ce n’est presque rien, mais celle qui écrit l’a fait de ses propres mains. Ça lui plaît d’avoir fabriqué autre chose qu’une tarte ou un gratin.

 

Pour ce livre, celle qui écrit s’est rendue sur place, au Canada, au Québec, sur une île minuscule, en plein février, par -40°, -20°, -10°. Elle s’est équipée, elle a marché dans le froid qui vide l’énergie, elle a pris un train congelé, roulé sur des routes enneigées, secouée par la chaussée inégalement déblayée. Rien de très aventureux, mais tout de même, celle qui écrit l’a fait seule, un peu en dehors des chemins battus. Elle en a ramené 50 pages dont elle a gardé 12 lignes. Trop d’anecdotes, pas assez de sensations, d’émotions, de trouble, de heurts.

Elle a mis du temps à comprendre ses personnages. Ils étaient là sur l’écran, dans sa tête, ils surgissaient en pleine nuit alors qu’elle voulait dormir. Ils exigeaient que leurs remarques soient consignées. Celle qui écrit se résignait alors à allumer la lumière. Elle bâillait, attrapait le mobile sur la table de nuit, et notait ce qu’ils disaient. Va te rendormir après ça. Elle a fini par les aimer.


Ça rend brièvement fier


Celle qui écrit a survécu : bon point. Un bouquin de plus sur l’étagère, dans le drive, sur le disque dur de l’ordi. Un jour entre les mains de quelques lecteurices. C’est prodigieux, c’est minuscule, mais c’est là. Ça existe, ils existent.


Elle a passé du temps à nettoyer le texte. Elle aime bien rédiger sec, oral, enlever le gras, elle se laisse un peu aller sur les paysages, elle devient un (tout) petit peu plus lyrique avec la nature, et puis un des protagonistes est poète, il fallait bien travailler le genre. Elle a imprimé deux fois le texte sur papier physique, elle qui aime le numérique, le virtuel. Changer de format aide à dégotter les faiblesses du texte.

Elle a aimé développer son héroïne, oui, ils sont deux cette fois. Le frère, poète cabossé, lent, statique, et sa sœur : une petite bonne femme qui ne se laisse pas faire, une courageuse qui mord avant d’être touchée, qui bouge, qui y va, allez, allez en avant, qui est corps et mouvement. Celle qui écrit a dépassé les bornes parfois : Sam montrait trop d’énervements, trop de portes claquées, d’épaules levées, d’impertinence, d’ironie. Alors elle a réfléchi. Elle n’a pas lissé la petite sœur, elle l’a approfondie. Pas facile.

Celle qui écrit aime réfléchir au scénario, à la structure, la construction, l’architecture du récit. Faire arriver les choses logiquement, mais aussi surprendre les lecteurices. Dans ses livres, il ne se passe rien, alors elle découpe, elle cadre, donne du mou. Surprend. Du moins, elle voit son livre ainsi.


Ça épuise


Parfois, celle qui écrit en avait absolument marre de cette histoire, ras-le-bol, bouak, dégoûtée. Elle sait maintenant que 300 pages se lisent en deux, trois jours à peine. Quels efforts, et pour quoi ? Ce qu’elle écrit n’est pas amusant, rigolo, drôle, marrant, à se taper le cul par terre. Elle s’intéresse aux gens, l’intérieur des gens, aux petits enfants devenus grands, ce n’est pas légendaire. Mais elle est comme ça, celle qui écrit : lorsqu'elle débute un projet, elle va jusqu’au bout. Elle a vécu des hauts, des bas, le texte laissé de côté pour quelques semaines, puis elle lui revenait parce qu’au fond de son cerveau, les personnages se mettaient à hurler : « Sors-nous de là, tire-nous d’ici. » Alors elle s’y remettait. Elle entend des voix, celle qui écrit. Non, elle n’est pas folle, enfin juste un peu, ce qu’il faut.


Celle qui écrit ressent de la fatigue. Elle est à sec, à bout. Elle a recommencé tant de fois le premier chapitre. À une période, elle a passé un mois entier, tous les jours, au moins deux heures par jour, à écrire et réécrire, faire, défaire, refaire le départ du livre. Deux pages, deux. Sa pauvre fille Camille a lu toutes les versions, qu’elle trouvait à chaque fois « vraiment top ».

Celle qui écrit se posait des questions : à ce moment du récit, le tout début, l’héroïne est-elle triste ? En colère ? Éprouve-t-elle de la peur ? Est-elle pressée ? Réticente ? Qu’est-ce qui la fait bouger ? Cent mille versions du chapitre 1 ont ainsi occupé son été. Elle dégoulinait dans le noir et les ventilateurs à cause des canicules (Oui. Écrire l’hiver sous canicule. Ironie.) Elle s’interrogeait : Sam a la trouille ? Allez, c’est un thriller. Elle est pressée ? Allez, c’est un polar. Elle est triste sous la carapace : c’est quoi ? Un roman feel good qui doit bien se terminer ?

 

Ses bêta-lecteurices ont lu une version que celle qui écrit croyait finale. Ils ont pointé ce qu’ils n’aimaient pas (Sam), ce qui les ennuyait (un trop long road trip jusqu’à l’île, des promenades). Merci à elleux. Celle qui écrit s’est donc remise au boulot. Pendant un an, elle a modifié, changé, coupé, rallongé, creusé, raturé, détruit, récupéré.

 

Un jour, à force d’essais-erreurs, celle qui écrit s’est dit : le texte tient. C’est tout ce qu’elle demande : que ça tienne. Elle ne sait pas bien expliquer ce que ça veut dire. Que rien ne blesse les yeux, la bouche qui lit, le ventre qui se tend. Ou plutôt que ça écorche et fasse du bien. Voilà : faire mal et du bien à la fois, c’est ce qu’elle cherche avec ses mots extirpés du fond du fond.


Ça rêve de printemps


 Celle qui écrit aime bien se donner des défis idiots. Pour ce livre, il y en avait beaucoup. Écrire sur l’hiver, elle qui préfère les prés, les fleurs, les arbres, les feuilles, les forêts parcourues de vent, elle qui apprécie les odeurs, les parfums, les couleurs. Décrire la matière joyeuse. L’hiver, c’est noir, blanc, gris / gris, blanc, noir. Un peu de mauve, une pointe de rouge. C’est tout. Pas facile. Peu d’odeurs, tout ce qui se touche est froid, sauf le feu.

Et puis, il y a la neige. Un seul mot, un seul pour dire neige. Pas facile de varier le vocabulaire. Les flocons, c’est pareil, peu de renouvellement possible. Elle en a cherché des mots, ratissé son esprit, évalué des métaphores, plongé dans les dictionnaires de synonymes, testé des symboles, des comparaisons. Puis elle a tout effacé, parce qu’à un moment givre, c’est givre, et gel, c’est gel.

 

Celle qui écrit aime la matière, elle apprécie les textures, l’épaisseur, la consistance. Cette fois, elle a dû reporter son côté terrien sur ses personnages. Elle en a fabriqué huit. C’est beaucoup. Comment font les auteurices qui conçoivent des univers grouillant de monde ? Elle n’en sait rien, elle n’en est pas capable. Il faut dire qu’elle bosse la psychologie : surprendre et rendre un homme, une femme, un comportement, un coup d’œil, une main qui traîne sur un dos, humainement logique, c’est un sacré boulot. Ça ne vient que lorsqu’elle les connaît à fond, ses gars, ses filles. Elle ne conçoit pas de fiches sur eux, elle sait juste leur prénom, leur physique, leurs failles, leurs blessures, elle plonge les doigts dans leur sang. Enfin, sang d’encre, écran, touches.


Ça n'en finit pas


Elle a dû reprendre un personnage laissé au bord de la route, qui interagissait trop faiblement avec les autres. En balade, en mangeant, devant une bonne petite série, un bouquin, en cuisinant, jardinant, discutant avec des amis, soudain bip biiiiip. Son cerveau sortait une fiche rouge : celui-ci est mal défendu, celle-ci, tu as oublié de la faire parler, celui-là, si son problème est ainsi, comment peut-il avoir dit cela 30 pages plus tôt ? Et lui, il s’est rasé au chapitre deux et voilà qu’il caresse sa barbe au chapitre trois. Rapide comme pousse.

Oui, celle qui écrit est dotée d’un genre de ChatGPT interne, assez efficace, mais lent à la réaction, incapable de se retenir de la prévenir alors qu’elle a repoussé ses lignes dans un coin, qu’elle prend du bon temps, qu’elle vit un peu. Bon sang, mais ferme-la. Non. Alors hop, sortir le mobile de sa poche, noter l’idée, la remarque, l’élément important qu’il lui a signalé, tout en souriant à l’autre en face, avec qui on mange ce délicieux tartare de poisson. Le système d’alerte se rendort. Il roupille très bien le lendemain alors qu'elle relit les pages à la recherche d’autres incohérences. Sale type.


Ça se termine


 Un jour, voilà, c’est fini. Elle a nettoyé le texte, vérifié les arcs narratifs comme on dit chez Netflix, alterné le vocabulaire, coupé des pans entiers du texte, pourtant intéressants, couleur locale, mais inutiles, délayant l’action – déjà qu’il y a peu d’action. Imagine : on passe trois mois sur une île minuscule bloqués par les glaces, loin, loin sur le Saint-Laurent.

Celle qui écrit a aussi bossé la langue québécoise. Au moment de choisir le lieu où se déroulerait son roman, une île (elle déteste les îles, mais un défi de plus, allez), une île donc, s’est imposée à elle : l’Isle-aux-Coudres, où elle a passé quelques heures avec Kit et Camille, un été il y a dix ans, entre deux conférences.

 

Dans son choix, elle n’avait pas pris en compte le parler. Ça ne parle pas comme chez nous, là-bas. Et même si c’est du français, c’est compliqué à attraper, à sonner vrai, à tomber juste, à ne pas faire cliché, poncif.

Alors, elle s'est formée en visionnant des films, lisant des livres. Elle a écouté les québécois, les cousins à la langue qui chante. Elle s’est réjouie de participer une dernière fois à l’Université d’Automne au Québec, avant la sonnerie de fin de son job. Elle a été attentive, attrapant au vol toutes les expressions qu’elle entendait, les notant sur le mobile. Certaines vraiment étranges, certaines dont la mécanique lui échappait. Celle qui écrit n’est pas linguiste, elle baragouine l’anglais, un peu mieux le français, elle ne mourrait pas de faim en pays allemand ou espagnol, c’est à peu près tout.

Alors elle s’est dotée d’un conseiller technique, oui, comme chez Netflix. Matthieu le québécois suisse (à moins que ce soit le contraire) a relu ses mots, repris le vocabulaire, noté ce qui était vraiment trop, ou pas assez. Avec sérieux, bienveillance comme ils sont là-bas. Merci à lui, infiniment.


Ça doit ENCORE être corrigé

 

Donc. L’histoire : OK, les personnages : OK, les arcs narratifs : OK, la langue : OK, l’hiver : OK, jusqu’à en être gavée, de l’île, du froid, de la glace.

Restent les coquilles, les erreurs de grammaire, les mots qui manquent, les 3 fois fff, 2 fois dd, dont on se demande comment ils nous ont échappé alors qu’on a relu 40 000 fois les 40 000 mots du roman. Là, le vrai ChatGPT et quelques autres aident celle qui écrit. Elle combine leur action avec le correcteur Antidote, évidemment. C’est long, c’est ennuyeux, c’est barbant. Il faut leur donner sa création à bouffer page par page, et recommencer trois fois l’opération. Et pas à la suite, non, dans d'autres conversations, ça les aide à repérer de nouvelles fautes.

 

Enfin, celle qui écrit est prête pour la dernière étape : la lecture à voix haute. Elle en a fait plusieurs au cours de la phase d’écriture, mais là, c’est la dernière, tout est censé être ripoliné, nettoyé, propre, clair, vif. Elle installe en pensée ses juges les plus difficiles sur des chaises face à elle (hello, mab). Elle se tient debout, elle lit, déclame, elle fait les voix. Son chien lève la tête : celle qui lui donne ses croquettes s'exprime. Il retombe, nez entre les pattes avec un soupir : ce n’est rien, elle parle au vent comme d’habitude.

Chaque mot sur lequel butte celle qui lit est repris, effacé, barré, modifié. Et puis miracle, soudain non seulement ça tient (l’écrit), mais ça coule (l’oral). C’est fini.


Ça s’en va


Lors d’un atelier d’écriture suivi il y a longtemps, celle qui n’écrivait pas encore, avait demandé à son prof-auteur comment sait-on que le livre est terminé (elle a toujours eu l’art des questions ciblées auxquelles les profs n’aimaient pas répondre : à quoi sert en vrai une différentielle (collège), pourquoi doit-on rester en classe alors qu’on sait déjà lire (petite école), comment on passe de « papa et maman s’aiment très fort » à « un bébé pousse dans le ventre de maman » (école primaire). Souvent punie pour impertinence, mais bref).

Le prof-auteur avait répondu : « Tu le sauras. » J’avais eu une grimace dubitative et rangé l’homme dans la catégorie de ces profs-qui-veulent-pas-répondre-aux-enfants.

 

Donc après trois bouquins, comment celle qui écrit sait que le livre est terminé ? Parce qu’il tient et qu’il coule, mais aussi parce que, insidieusement, une petite voix gratte à la porte de son esprit : le prochain personnage du prochain livre se fait entendre. Il veut dire qui il est, ce qu’il a vécu, quelles sont ses exigences. Avec qui il a décidé de vivre le temps du roman, ce dont il a souffert, s’il a aimé. Il annonce où il se trouve (en Islande), à quelle période (automne), ce qu’il y fait (peindre des grands formats en plein air). Alors celle qui va écrire le quatrième livre commence les recherches : en Islande, il y a beaucoup de vent, comment peindre en plein air sans déchirer, sans renverser la toile ?

Elle trouve que c’est une bonne question et que fabriquer un roman au fond, c’est écrire en plein vent sans que tout se déchire.

 

« Nos vies sous la glace », sortie prévue fin 2027.

 

 

 
 
 

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