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L’angoisse du gardien de but au moment du penalty

(Peter Handke)


Ce soir, l’écrivain ne fait pas le malin.


Il observe la scène, les fauteuils clubs anglais, usés, probablement confortables, les lampes braquées sur la console. Il évite de scruter l’auditoire, trop vaste à son goût, qui remue, échange quelques phrases, se penche les uns vers les autres, fouille un sac à la recherche d’un mouchoir ou d’un bonbon. Le public est un animal mouvant, tapi dans le noir. Il se demande ce qu’ils sont venus chercher, au-delà du soutien apprécié à ses travaux d’écriture.


Que lui veulent-ils ? Écrire, c’est statique, figé. Instable aussi. L’écrivain n’a rien à dire à ce sujet. Il ne sait pas comment les idées lui viennent, il ne sait pas pourquoi il s’attable tous les soirs devant son ordinateur, musique à gauche, thé noir dans un mug finlandais à droite. A peine sait-il quand cela a commencé. Les histoires. S’en raconter à soi-même au lit, pour s'en aller, être capable de lâcher enfin : l’écrivain n’aime pas s’endormir. En inventer pour ses propres enfants. Ils sont devenus grands, les récits s’impatient, peut-être est-il temps qu’ils trouvent d’autres chemins que le visage concentré du fils, les yeux écarquillés de la fille. Combien de scenarii renferme son esprit : l’écrivain n’en sait rien. Il se sent petit, il ne maîtrise pas grand-chose.


Quelqu’un prononce son nom, le présente. Dans une minute, il devra monter sur scène. Il espère ne pas trébucher, son dos n’est pas solide, l’écrivain passe trop d’heures assis. Il évalue la hauteur, presque deux marches, ça devrait être possible. Il tire sur son t-shirt noir, il a opté pour un vêtement confortable, seyant, enfin c’est ce qu’il a pensé devant le miroir : « ça passe, ça passe tout juste. »


L’écrivain n’est pas du genre à se préparer à l’avance. Il n’a rien révisé, pas de fiches, les mains dans les poches. C’est son défaut à l’écrivain, dire oui et y aller sans réfléchir. Il se demande ce qui va sortir en premier. « Bonsoir », « merci d’être là », « je me réjouis de partager cette soirée avec vous ». Il espère être capable de tenir le micro bien contre sa bouche, ne pas le faire gigoter. D'ordinaire, pour son autre travail, il se place derrière un lutrin, avec un micro fixe. Il intervient dans des conférences en anglais, la recherche, c’est comme ça. Bien plus facile que ce qu’il s’apprête à faire. Il y dispose d’un cadre, un employeur, les résultats d’un projet. La routine.

Là, ça parle de lui. De cet endroit intime, fragile, mystérieux, dérisoire d’où il tire les mots. La journaliste ne lui a pas fourni les questions, les lignes directrices de l’entretien, ses envies, ses interrogations. Il ne sait pas quoi dire, son esprit est blanc.


S'apprêtant à se foutre à l'eau, il n’a pas la moindre idée originale en tête. Il se demande ce qu’elle lui veut, la journaliste. Il espère pouvoir parler du plaisir. Car il aime ça, écrire, passer du temps avec des personnages dont il ignorait l’existence avant de créer un nouveau document Word. Il est dingue de cela : les dégager de la nuit, les tirer du néant, exposer leurs fragilités, leurs ambiguïtés, gratter, poncer, polir. Parfois les détruire. Il est capable de tout casser, l’écrivain. Les mots, les phrases, les héros, les paysages, tout.


L’homme qui l’a présenté fait un geste dans sa direction, son sourire est engageant. C’est le moment. L’écrivain descend le couloir, on lui a dit d’éviter de frôler les murs à cause de la peinture. Frôler les murs, en effet, ce n’est pas l'idée.


Il grimpe sur le plateau, tombe dans un fauteuil, attrape le micro. Se souvient qu’il faut sourire. Devant lui, les gens. Des lunettes luisent dans le noir. Quelqu’un tousse. Une amie l’accompagne, elle l'encourage. Pour elle, venue de loin, d’un autre canton rien que pour l’écouter, il se doit de bien faire le travail. Alors il plisse les yeux à cause de la lumière, et décide de tout dire.


PS1/ Merci :

à Rita sans qui cette expérience au Musée Opale n’aurait pas eu lieu,

à Marlène : ça, c’est du journalisme,

à Gauthier qui a pris le risque,

à Danièle, Nadège, Natalie,

à celles et ceux qui ont bravé la pluie pour m'entendre dire qu’au sujet de Tom, de Jim, des plaines poussiéreuses, des gens qu’on a perdus, de la route qu’il faut faire quoiqu’il arrive, et pourquoi, et comment, et dans quel but : je n’en sais pas plus qu’au début.


PS2 / Le masculin est utilisé à titre générique : aucune écrivaine n'a été maltraitée dans ce texte.

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