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C’est le lecteur.trice qui fait le livre.


Les retours que je reçois sur «Rien que du grand ciel» m’intriguent.


Il semble que j’ai écrit plusieurs livres en un . Triste, gai, intriguant, drôle, doux, fort, dérangeant, énigmatique, sexy, effroyable, choquant, attirant, exaspérant, cool. Chacun.e a une vision très personnelle de l’histoire de Tom, Jim et Billie.

Même si je le savais, si de doctes facultés universitaires s’intéressent depuis bien longtemps au «récit produit par le lecteur.trice », à la « littérature qui ne fait rien toute seule », c’est tout de même étonnant, cette variété de points de vue sur une même histoire.


En ce qui concerne ce roman, certain.es s’attachent à vérifier les numéros des routes (tous corrects, j’ai demandé à Google maps ;)), d’autres envisagent de refaire la route derrière Tom, d’autres encore sont carrément allé.es sur place, par hasard, et m’envoient des images de contrôle. Certain.es lecteur.trices me soupçonnent de plagiat, comparent mon style avec de bien plus grands auteurs que moi, avant de s'avouer que non, cela n'a rien à voir avec les autres.


Chacun.e manipule l’histoire. Tout le monde déchiffrent les mêmes mots pourtant. Prenez page 43 : « Tu avais posé la tête sur l’oreiller grisâtre, couché avec réticence dans ce wagon de première classe plein de taches et de brûlures de cigarettes, qui ne valait pas son prix ». Voilà des faits. N'est-il pas surprenant de constater que certain.es y voient une expérience pénible, d’autres une aventure exaltante, d’autres encore la promesse de difficultés à venir.


Page 127 : « Je l’imagine nue sous la douche, fenêtre ouverte sur la forêt. Couchée dans ma chambre, enroulée dans les draps rêches, serrée dans mes bras. Je la vois sortir les couverts du buffet, pousser le tiroir qui grince un peu, ajuster les jumelles de Jim pour observer la course des oiseaux dans le crépuscule saignant » Cela parle d’une fille, d’une douche, de la table mise, du soir et des oiseaux. Factuel. Pourtant à lire ces lignes, certain.es ont le cœur serré, d’autres sont rempli.es d’espoir, et les dernier.es pensent que, tout de même, quelqu’un pourrait huiler le foutu tiroir.


Chaque mot pèse de tout son poids, chaque mot dispose d’une valence propre, et associé avec d’autres, autant dire que le nombre de combinaison de sens est infini. Les interprétations possibles sont alors sans limite, facteur de l'expérience de chacun. Un kaléidoscope vertigineux.


« L'imagination connaît la force des mots elle crépite comme de l'électricité sur un câble.” (Alexandre Millon / La ligne Blanche). Voilà donc la coupable, la folle du logis (Nicolas de Malebranche), déraisonnable, illogique, créative. Au charbon, occupée à transformer des milliers de caractères de typo en sentiments, sensations, impressions.


L'auteur.e a beau faire, jouer de la précision, relire, relire, réécrire encore, il lui faut accepter que le lecteur.trice fera ce qu'il.elle voudra de son labeur. Il s'agit donc d'écrire les histoires pour soi, et se résigner à la voir se multiplier à mesure qu'elle est lue, accepter qu’une fois publiées, elles deviennent mille et une choses. Bonnes, mauvaises, inintéressantes, puissantes, molles, tout cela à la fois, portées par la grâce du lecteur.trice.


On me lit à Bali (photo). On a pris cette histoire avec douceur, merci, Jojo, ça compte pour moi.






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