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Aimez-vous les descriptions?


Si vous avez lu « Rien que du grand ciel », vous n’êtes pas surpris.e : vous savez que le roman regorge de descriptions.

Nous sommes habitué.e.s à trouver même le mot et la chose ennuyeux. Description sonne comme devoir à rendre, nombre de lignes à produire, critères à intégrer (chapeau, pipe, cheveux, bouche souriante ou boudeuse). Classe surchauffée, silence bourdonnant. Ces travaux pratiques n’avaient pas de sens à nos yeux d’adolescent.e.s, pressé.e.s de retrouver le grand air, la cour, les copines, et autres vélomoteurs.


Une fois rentré.e à la maison, nous nous attaquions au défi. Nous tournions autour du cahier, nous pestions contre le ou la prof de français. Nous étions au clair avec nous-mêmes : nous n’aimions pas écrire. Nous voulions liquider le cas, aller goûter, jouer, discuter, vivre en somme.

Nous étions épuisé.e.s par avance à l’idée du nombre de mots qu’il allait falloir tracer sur la feuille. Nous savions que le résultat serait médiocre. D’ailleurs, nous détestions les descriptions dans les romans distribués en cours, ou reçu en cadeau de nos vieilles tantes. Nous voulions de l’action, des dialogues, si possible en moins de cent pages. Une intrigue enfermée dans un bouquin de petite taille, qui tenait dans la poche.

A l’époque, la moitié de notre univers s’appelant Ecole, nous n’avions pas le choix. Nous tournions donc en rond dans la chambre, cherchant l’inspiration. Nous observions le lieu pour en saisir les particularités. Les rideaux bleus ? Le bureau râpé du grand frère ? Le lit étroit avec sa couverture ? La peau de mouton poilue au bas de la couche ? Le poster du Che sur le mur, ou celui de Bowie, ou des Deep Purple ou <remplissez> ?

Non.

Nous décidions de changer de cible. Nous passions à la cuisine et observions notre mère, la manière dont ses cheveux étaient assemblés en chignon, ses mains découpant les tomates pour la salade, son anneau de mariage serrée contre la bague qu’elle aimait bien, qui portait une pierre colorée dont on aurait été incapable de dire si elle était bleue, opale, cobalt, marine, ou quoi.

Non.

Nous lorgnions vers le frère. Plus grand que nous, cheveux noirs ou blonds, courts, longs. Nous remarquions cette grimace qu’il faisait au moment de renifler le lait avant de se verser un grand verre, narines dilatées, froncement de museau prudent. Tout son visage se détendait : le lait était bon, la vie était juste, la soif bientôt étanchée. Nous notions que sa voix était éraillée lorsqu’il criait « ya des biscuits», en fouillant l’armoire à sucreries.

Non.

Nous nous rabattions sur le chat. Facile un chat. Puis on découvrait que parler d'une bête que l’on aime beaucoup, était une gageure. Pelisse : trois couleurs ou rayées ? Yeux : dorés ou bleus ? Queue : poilue ou lisse ? Taille, poids ? Mystère. Nous hésitions à décrire le moelleux de la fourrure, la chaleur crépitante sous la main, la manière agaçante dont l’animal sortait ses griffes lorsque nous enfoncions doucement la pulpe de nos doigts sous les coussinets. Son ventre au parfum de feu de bois et de poussière, les débris de feuilles et de brindilles pris dans les poils. L’amour bizarre que nous ressentions pour ce presque humain mutique. Dire ce que l’on ressent, est-ce une description ?

Nous décidions que non.

Nous options pour une fleur, une fleur c’est facile. Nous sortions sur le balcon, ou dans le jardin, pour chercher une victime. Si c’était l’hiver, il y aurait bien un bouquet trônant sur la table basse du salon. Nous comptions chaque pétale pour la précision, six, couleur rouge, centre jaune, une tige verte, deux feuilles en forme de cœur. Nous ne trouvions pas réellement que les feuilles avaient cette forme, c’était notre concession à la poésie.

Nous retournions dans la chambre, écrasions la tranche du cahier. On épinglait la fleur sur la feuille en vingt mots, pas trop fier.e de nous. Terminé, exercice liquidé, nous pouvions passer aux choses sérieuses. Téléphoner à notre meilleur.e ami.e en tirant le cordon du téléphone sur trois pièces pour échapper à la curiosité familiale, sortir retrouver nos potes devant le garage paternel, filer à vélo, faire des tours à mobylette. Débarrassé.e. Soulagé.e.

Nous étions persuadé.e.s qu’une photo aurait suffi : tellement plus précis et objectif que nos pauvres mots. Nous étions au clair sur nous-mêmes : nous ne serions jamais Flaubert, mais qui aurait voulu l’être ?


Des siècles plus tard, découvrir que les dialogues et l’action ne suffisent pas, que la couleur de la terre des deux côtés de la route sur laquelle fonce le personnage, la texture de l’asphalte, la manière dont l’horizon tremble de chaleur et se dissout dans le bleu, le siège collant nos cuisses, le bref regard vers la jauge d’essence, l’eau tiède dans la bouche, la gorge, le ventre, le silence et l’immensité rouge, tout cela améliore l’expérience.

Constater que la précision ne joue pas un grand rôle dans une description réussie, qu’il faut capturer de l’émotion, la plaquer sur la page, sans perdre la douceur, la violence, et la simplicité des mots.


Tenez, là tout de suite, une bonne description :

« Il est tard quand j’atteins enfin mon immeuble. Le hall d’entrée est calme et le fumet du dîner flotte encore autour des lampes qui l’éclairent. Dans l’obscurité de ma chambre aux fenêtres ouvertes, se mêlent l’odeur vaguement métallique des stores humides et des mandarines. » (Stuart Dybek, les quais de Chicago, ed. Finitude)


Être jalouse.

S’y remettre.

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