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Aimez-vous les cartes postales ?



S’il y a un objet estival qui a disparu, ce n’est pas le parasol, le chapeau de paille, la glace à l’eau, pas même le bikini en ces temps de non-seins à l’air : c’est la carte postale.

Trop pénible de rédiger cinq lignes intéressantes, choisir une carte qui concentre l’expérience, et puis qui se souvient des adresses postales des amis.


La première carte postale que nous envoyions, c’était en promenade d’école. Nous avions quelques sous en poche pour acheter un couteau, un sifflet, ou un kaléidoscope, et une carte avec son timbre qui se léchait, et laissait une impression pâteuse sur la langue.

Nous faisions tourner les présentoirs, nous savions que nos parents apprécieraient la vue du glacier, du lac majeur, du zoo, mais nous choisissions celle montrant un animal mignon, si possible assorti d’un phylactère exprimant une blague rigolote.

Nous posions la carte sur le rebord d’un muret, sortions un bout de langue et un crayon à papier pour tracer quelques mots, avec une orthographe créative.

Les phrases grimpaient ou descendaient la carte, rien de droit. Les plus sages traçaient des lignes pour guider leur main. Nous hésitions à signer de notre prénom ou du surnom affectueux dont les parents usaient, et repoussions la copine qui voulait regarder par-dessus notre épaule.

Timbre, boîte postale. Sentiment du devoir accompli, vague nostalgie de la maison.


La seconde carte postale, nous la rédigions deux fois par semaine depuis la colonie. L’ennui de la maison nous prenait, l’oreiller était humide de nos larmes silencieuses, le soir dans le dortoir, chacun son petit lit blanc, le plafond animé par la lumière des phares de ceux qui, au dehors, vivaient la nuit.

La journée, nous faisions les fier.e.s, nous achetions une réserve de cartes au motif que six à la fois c’était moins cher. « C’est mes parents qui m’obligent » disions-nous, menteur.e.s. Nous prenions le sachet de cartes, vérifions que les timbres y soient bien.

Lorsque nous réfléchissions à ce que nous allions écrire, nous étions de retour à la maison. Juste après la sieste obligatoire, nous nous consacrions à ce devoir de vacances, en suçant notre stylo bille (oui, nous étions grand.e.s, finies les mines de plomb).

Nous ne savions trop que dire, le chagrin ou les jeux, la mauvaise nourriture ou le plaisir de rentrer bientôt. Cela faisait un peu de mal, un peu de bien. Après, on filait à la plage noyer notre tristesse dans l’eau salée.

De retour à la maison, nous furetions partout pour chercher les cartes. Cœur serré : il n’y en avait que trois, qu’étaient devenues les trois autres ? Nous les trouvions dans un tiroir de la cuisine, dans le bureau du père, à côté du téléphone. Nous les comptions pour être bien sûr.e que notre absence avait pesé.


La troisième carte postale, nous l’envoyions lors nos premières vacances seul.e à l’étranger. Les premières vraies, sans les parents, avec des copains, un.e petit.e ami.e., dans un camping, une maison louée, un hôtel minable, à la belle étoile.

Nous avions choisi la destination sans l’aide de personne, nous découvrions que 1/ la liberté coûtait cher sans le soutien des parents et 2/ le monde était sans limite et à nous.

Certain.e.s (sûrement ceux.celle.s qui traçaient des lignes sur le dos de la première carte) imprimaient les adresses des destinataires sur des étiquettes autocollantes, d’autres s’en remettaient à la puissance de la Poste : nom des amis, nom de la ville et bah : au boulot, facteur. Il y en avait qui apprenaient les rues, les numéros par cœur.

Certain.e.s liquidaient le problème dès le premier jour, hop dix cartes, hop dix timbres, hop dix messages identiques : « Il fait beau. Les potes sont cool. On ne fait pas trop la fête ». La troisième phrase visait à rassurer les parents. Nous n’imaginions pas qu’eux-mêmes, en leur temps, avaient usé de pareils stratagèmes.

Certain.e.s traînaient la corvée durant toutes les vacances, chaque jour une carte, un timbre, quelques mots, la quête de la boîte postale, une bière fraîche pour fêter cela. D’autres, ouh les vilain.e.s, remplissaient les cartes sur le chemin du retour et ne les postaient qu’une fois arrivé.e.s chez eux. Moins cher d’accord, mais l’exercice perdait de son charme, de son objectif : nous relier à la famille depuis le Pays Lointain.


Maintenant, quoique j’apprécie l’exercice, je n’envoie qu’une seule et unique carte postale durant mes séjours à l’étranger : à mon père. Parfois, il m’arrive d’en adresser une à mon oncle, à ma mère, mais toujours à mon père. Peut-être parce qu’il est l’un des derniers à en envoyer lorsqu’il voyage.

La rareté de l’exercice rend la quête complexe, presque plus un vendeur.se de cartes qui propose de timbres. Il faut passer d’échoppe en échoppe, trouver une Poste, tenter de comprendre le système de distribution automatique de timbres, râler contre la monnaie qui manque, les sous trop gros ou trop petits.

àSelon les pays le timbre est autocollant, il vaut pour toute l’Europe, sauf la Suisse. Aux USA, il faut choisir un timbre pour « le reste du monde ».

Il m’arrive de laisser la carte à la réception de l’hôtel. Aux USA, j’ai de la peine à comprendre comment ouvrir la boîte postale pour y glisser mon obole. Au Wyoming, devant une vieille boutique perdue dans des prairies jaunes et rases (c’était en novembre), une joggeuse s’est arrêtée pour me montrer le geste (aussitôt oublié), un peu de peine pour moi sur son visage.

Parfois je me fais avoir, n’est-ce pas le monsieur qui, en 2018, tenait la boutique du minuscule hameau nommé Zurich, Netherlands : la carte se gondole toujours dans la boîte aux lettres, malgré le timbre (fort cher) que je lui ai acheté.

Souvent, la mission m’entraîne dans une brève aventure.

Je me souviens d’une quête à New-York. Pas de timbre dans trois échoppes. Google Maps appelé à la rescousse, localise un bureau de poste pas trop éloigné. Le quartier n’inspirait guère de joies épistolaires. Comme souvent dans cette ville, traverser une seule rue m’avait fait changer d’univers, de niveau de danger.

D’une artère touristique, encadrée de policiers du NYPD (Devise : Courtesy - Professionalism – Respect) (ça se discute), parcourue de touristes à la démarche typique, nonchalante, emplie de certitudes, je suis retrouvée dans une ruelle miteuse, bâtiments presque délabrés, parkings envahis de mauvaises herbes, seringues, bagnoles à demi désossées.

Le signe bleu et blanc « United States Postal Service » figurait bien devant l’entrée d’un immeuble, j'y allais donc. Il me fallut enlever mon sac, passer le portique, fouille au corps, pour me retrouver devant le guichet d’une dame maussade.

Elle me regarda de haut en bas, et lança d’une traite « what can I do for you », version sarcastique du plus poli « How may I help you ». Je lui annonçai que je voulais acheter des timbres et tant qu’à faire, un carnet de dix timbres. A l'époque, j’allais à New-York plusieurs fois par année, l’investissement serait rentable.

Elle leva les yeux au ciel, et me répondit qu’il n’y en avait plus. Sa collègue riait, la bonne blague. Je lui demandais très poliment de chercher encore. Elle me lança un regard noir et resta là, largement assise dans sa chaise, visage buté.

Je précisai que je cherchais des timbres pour l’Europe, la Suisse. Elle haussa les épaules, et se mit à parler avec sa collègue. Tout y passa, les touristes pénibles, le week-end qui s’annonçait, la chaleur du bureau, la petite dernière qui serait chez son père.

Après un moment, voyant que je restais là, aussi lourde et immuable qu’elle-même, elle ouvrit un tiroir, sortit le carnet convoité, et le lança vers moi à travers le guichet. Mon dû vola à travers la pièce et s’écrasa sur le sol crasseux. Mauvais quartier, mauvaise place de travail, mauvaise humeur.

Je me baissai pour ramasser l’objet, payai avec de bons vieux dollars, lançai un « thank you for your kind help », aussi ironique que je l’osai, et sortis dans la rue chaude.

Les sirènes, le grondement de la circulation, deux rues plus loin Hell’s Kitchen, ses caves à ciel ouvert, puis l’Hudson River, le ciel, les nuages d’été.

Durant plusieurs années, faisant de l’ordre dans mon portemonnaie, j’ai compté les timbres restant dans le carnet, et repensé à Shirley, elle s’appelait ainsi, prisonnière de sa cage, mal payée, service public, divorcée.

Je l’ai imaginée passant des heures dans le métro pour rentrer chez elle le soir, les courses, la lessive, peut-être arrosait-elle une plante au bord de sa fenêtre donnant sur l’escalier de secours d’un immeuble haut et brun. Autour, un terrain vague, une cage où faire du basket, des Deli indiens, un magasin d’alcool aux vitrines grillagées, et là-bas, loin, très loin, les lumières de la grande ville.

Tout cela dans un seul timbre.


Ami.e lecteur.trice, cet été, je vous enverrai des posts de blog en forme de cartes postales. Nul besoin de stylo, de timbres, de papier. Une vie minuscule suffira.


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