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Deuxième carte postale : les piscines grandissent avec soi


La première piscine est une fosse bleue, ronde, entourée de gazon au Lac. L’eau est froide, le fond gratte. J’ai trois ans, l’air sent l’herbe coupée à la tondeuse à essence, l’eau de javel et la crème solaire Coppertone à la noix de coco. Je marche dans l’eau, je sais que c’est tout petit, ma tête est au chaud, mon ventre au froid. J'ai perdu ma gourmette de baptême dans le bac à sable, je vais me faire gronder, pour le moment, j’apprécie de sentir mon poignet libre. Je m’accroupis, l’eau serre mon cou, c’est moins facile de respirer que dehors, mais j’aime la sensation d’oppression.

Sous l’eau, mes mains, mes pieds sont étranges, ils s’étirent, se déforment, ne ressemblent pas tout à fait à ce qu’ils sont. J’ai froid, j’aime déjà le froid, sur la tête le poids du soleil, sous les fesses des petits graviers, poitrine serrée par l’été. Puis un gosse saute, je glisse sous l’eau, le ciel palpite, les arbres s’étirent en taches, les cris sourds, ça ne sent rien, on ne peut pas sentir l’eau sous l’eau. Une main me repêche, et ça revient, la claque du son, la chaleur, la foule, l’herbe. « Mais où est ton bracelet ». Je tousse, je crache, le linge gratte mon visage, on enfonce un bob sur ma tête, serre ma tête. Un autre monde.


La deuxième piscine est au chalet. Un amas de plastique qu’il faut gonfler à la bouche. D’abord, préparer le sol, ôter les cailloux, les épines, les herbes dures qui pourraient percer le fond. Étaler la toile bien à plat, c’est froid, des bestioles qui courent dans tous les sens. Il faut souffler dans trois boudins superposés, j’ai sept ans, peut-être huit. Prendre l’embout entre les dents, pincer le fond à deux doigts pour dégager le passage de l’air, souffler. Souffler, souffler, encore souffler. Ne pas mettre le bout de la langue sur l’embout sous peine d’être aspiré, la langue, la bouche, soi tout entier. Le sang bat aux tempes, le visage se gonfle plus vite que le boudin orange. S’arrêter, regarder le résultat. Tout plat. Le soleil brûle la nuque. Le jet attend d’être branché.

Je recommence, ça y est, le premier niveau est bien gonflé. Ça ne va pas, j’ai gonflé la partie supérieure avant l’inférieure, il y avait un sens à suivre, il faut tout défaire. Découragement. Il fait chaud, la sueur coule sous mes bras, sur mon nez, le chalet offre au dos une ombre moite qui sent la cave, les insectes chantent, il y en a trop, des guêpes, les abeilles de la voisine, ça bourdonne sur chaque fleur de trèfle du pré. Je recommence, un adulte m’aide, ça va plus vite. Enfin, c’est prêt.

Le jet coule, l’eau vient de la pluie, elle monte du puits sous la maison. Je pose un doigt, cela fait une gerbe qui explose, « laisse le jet tranquille ». C’est long, c’est lent de remplir le monde. Loin devant, la prairie rejoint la route. Je la parcours dans ma tête, les virages, les champs, la forêt, les pins, les vignes, le dernier virage, traverser le village, et au bout le lac. « On ne pourrait pas aller au lac ? ». Non, on ne peut pas, parce que l’été n’est pas oisif, la chaise longue c’est une heure par jour par plus, le reste de la journée c’est ramassage de fraises, framboises, abricots, cassis, et le potager, et les confitures, le sirop.

L’eau monte de deux centimètres, je crois qu’elle ne parviendra jamais à remplir la petite piscine. Coup de soleil dans le dos à force d’attendre courbée en deux, la peau tire comme si elle avait rétréci. Je fixe la surface qui ondoie, renvoie des éclats de lumière, autour cela sent l’herbe grillée, l’eau douce. Je fais clapoter le liquide avec ma main, c’est une voiture de course, un bolide, un dauphin, c’est glacé, j’ai les doigts rouges. Enfin, c’est prêt.

Il ne fait plus très chaud, il est cinq heures, un petit vent de mi-montagne secoue les feuilles du prunier à reines-claudes. Il est trop tard, l’envie a passé avec le temps infini qu’il a fallu pour créer une vraie piscine. « Ah non, on ne l’a pas remplie pour rien ». Je tâte l’eau d’un pied prudent, je glisse, je tombe, respiration coupée, je sors en courant, c’est trop, trop, trop froid. « Demain elle sera meilleure ».

Le lendemain, armée d’une passoire à thé, repêchage de dizaines d’insectes qui ont trop bu. Certains sont morts, d’autres s’envolent après un bref séchage d’ailes au soleil. L’eau est presque tiède. Au troisième jour, devenue gluante, tout est à recommencer. En plus, lavage de l’objet avec une goutte de produit vaisselle.



La troisième piscine est celle de mes treize ans, en bikini bleu, mini seins. J'y viens seule, ou avec une copine. Je me change dans le vestiaire des filles, en ciment, sombre, le jour filtre à peine à travers les interstices. On est là pour les garçons. Nous passons notre corps à l’huile, ce soir on espère voir la marque du slip entre le tissu et le ventre.

L’après-midi débute par le tour de la piscine. A droite de l’herbe bien taillée, des dames allongées sur des chaises-longues, des gamins étendus sur un linge de plage ou une serviette de salle de bains pour les moins regardants.

Dans le petit bain, des gosses, brassards orange, du monde. Côté grand bain, des nageurs obstinés font des longueurs en évitant les garçons qui sautent en faisant des bombes. J’évite les éclaboussures d’un mouvement lassé, il faut avoir l’air blasé pour intéresser. Au bout de la piscine, petit magasin, Sinalco, chips, Coca, glaces à l’eau fusée : on aime soit la partie blanche vaguement à l’ananas, soit la partie à l’orange synthétique. Je suis pour l’orange.

Je m’arrête devant le miroir publicitaire en pied : à gauche, on se voit en peau très blanche, à droite en peau trop bronzée grâce à Piz Buin Tan. Le graal, la quête, c’est d’obtenir à gauche une peau de la même couleur qu’à droite. Les brunes, les filles aux cheveux noirs y arrivent en moins d’une saison. C’est plus compliqué pour les blondes, les châtains clair comme moi, mais je ne perds pas courage. Allez hop, une lichette de Piz Buin protection 1.

Nous avons repéré le plus joli garçon des environs, un blond ou un brun selon les goûts, on plonge tout près de lui, il évite l’eau en se penchant un peu sur le côté. Le mouvement fait saillir ses muscles, il est plus vieux que nous, il ne nous regarde pas, ou alors il faudrait une grande quantité de poitrine pour attirer son regard. Avec la copine, on nage, brasse indienne c’est la mode, puis on s’assoit au fond de l’eau, on se parle avec des bulles, il faut deviner ce que l’autre dit, fous-rires. Après, session bronzage. Nous échangeons des conseils, de la crème Nivea mélangée à du thé noir, meilleure astuce pour attraper un bon coup de soleil qui se transformera en peau brune.

On lèche des glaces sans penser à rien, les garçons rigolent d’un air curieux, ils plongent, nous aspergent, on ronchonne pour la forme, les yeux au-dessus des lunettes de soleil. A cinq heures, il faudrait rentrer à pied de l’autre côté de la ville. Pas envie, pas déjà. On aurait pu aller au Lac, à deux minutes de chez nous, mais le lieu où il faut être, se montrer, se frôler, c’est ici.

Les mères rangent leurs affaires dans de grands sacs, elles s’en vont, tirant derrière elle des gosses qui pleurent pour des chupa chups à la fraise. Le silence tombe comme une robe de soie sur la croupe d’une belle. Nous sommes entre nous. L’eau est trouble, moins propre, on ricane devant la pataugeoire emplie de pipis de petits gamins. Quelques garçons nous rejoignent, pas ceux qu’on visait, tant pis. On s’assoit en rond, on rigole, on arrache des poignées d’herbe, parfois un type les jette sur nous, on fait semblant d’en avoir pris dans les yeux, le type s’approche « attends, je regarde ». Ce qui se dit n’a pas grand-chose à voir avec ce qui se ressent, s’envie, se désire.

Le gardien annonce « on ferme », on va se faire engueuler (à treize ans, on ne se fait plus gronder, mais engueuler, enguirlander, houspiller), on est retard, on devait garder le petit frère, ou faire des courses, ou ranger sa chambre. Je reste encore un peu, je ne veux pas être la première à rompre le cercle. Les garçons se lèvent, ils sourient blanc sur leur visage bronzé, on les suit jusqu’aux vestiaires, imaginant vaguement comment ce serait de se changer de leur côté. En sortant, on s’achète des chips, une glace, et on s’en va pousser les grands portails en fer qui coincent les jambes et mordent les talons.

Une fois dehors, filles et garçons se séparent, sourcils levés, léger mépris, dehors-dehors, chaque groupe se traite mal, ces imbéciles d’ados, ces gamines idiotes. La ville est bouillante, les bâtiments rejettent la chaleur de la journée, je vais grimper presque cent marches avant de distinguer la maison au bord du lac, alors descendre vers les vignes, le chemin, la porte. Je suis en retard ? Ah j’avais oublié ma montre, désolée.


La quatrième piscine est privée, celle des parents, dans un petit jardin, plus tard, beaucoup plus tard. Bassin assez long, équipé d’un dispositif de nage à contre-courant. J’aime bien l’idée. Je n’y vais pas souvent, j’ai la flemme, il faut prendre la voiture, quitter la maison, chaleur, parking, ascenseur, et plus tard refaire tout le chemin à l’envers. Et puis le chien est seul, il ne s’entend pas avec le chien de la maison à la piscine. Et tout ce temps-là je pourrais écrire.

J'y vais. J’ôte ma robe, j’ai pris la précaution de m’enduire de crème solaire de Daylong protection 50, fini le plaisir des coups de soleil, des peaux trop brunies, avec le temps on est pris de raison. Mes pieds nus frôlent l’herbe coupée, toujours des abeilles sur des fleurettes, je descends l’échelle qui mène à l’eau, le thermomètre annonce l’eau à vingt-deux degrés. Idéal, mais très froid lorsqu’il s’agit de passer le ventre. Je mouille ma nuque, les avant-bras. Je décompte, à trois je descends, à trois je lâche la barre. A trois, je renonce. Je me hisse sur la marche supérieure. Reprends le décompte.

Et puis je lâche tout, l’eau est glaciale, durant quelques secondes elle coupe la respiration, envahit le corps, la gorge, le cœur. Je démarre en brasse coulée. Reviens sur le dos, repars. C’est bon, c’est tiède maintenant, sur le dos, sur le ventre. A droite, la ville défile à mesure que j’avance en longs mouvements calmes. C’est beau de faire défiler les bâtiments, les immeubles, et les montagnes avec. Je sauve quelques insectes avec une lourde perche terminée par un filet. Ils se sèchent sur le rebord brûlant, parfois ils s’envolent, me donnant l’impression d’avoir sauvé une vie.

Je reprends, en long, aller, retour, tranquille, comme on médite. Je me promets de revenir plus souvent. Ce soir, je serais fatiguée d’une manière différente, je bâillerai, le corps moulu, je me demanderai ce qui m’arrive. Ah, c’est l’eau, le mouvement de la chair et des pensées dans l’eau fraîche.



« On nage comme on écrit, me semble-t-il. »

Chantal Thomas, L’étreinte de l’eau

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