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Cinquième carte postale.


Encore l’Adriatique, petite, trois ans, quatre ans peut-être.

Nous avions roulé durant des heures dans la chaleur d’été jusqu’à la plaine du Pô, rizières et cultures infinies.

J’avais le siège arrière pour moi seule, je pouvais me coucher, m’étendre. Mal au ventre. Je ne supportais pas la voiture, le moindre virage me donnait des haut-le-cœur, ça n’a pas beaucoup changé depuis.

Je ne savais pas encore lire les panneaux, Milano, Parma, Modena, Bologna, Cesena. Les ponts qui enjambaient l’autoroute projetaient de l’ombre sur la voiture. Je ne comprenais pas ce que nous faisions, des heures durant brinquebalés dans l’habitacle cuisant.

A l’arrivée à Cesenatico, j’étais toujours mal en point. Je crois que mon père m’a portée jusque dans la chambre. Je suis restée seule, étendue sur le lit blanc, sensation de pensionnat sans connaître le concept, d’abandon.

Le sol était carrelé, la chambre étroite, une large fenêtre ouverte donnait sur la nuit. Cela sentait le propre et un petit peu l’eau de javel. J’attendais que mon estomac comprenne qu’il n’avait rien à craindre. Le moindre mouvement le secouait, cœur au bord des lèvres à nouveau.

Je me suis endormie. A mon réveil, la chambre m’était étrangère, je ne reconnaissais pas les draps blancs et secs, le matelas, les murs vides. Dehors, quelqu’un faisait griller des poulets, la mer moite brassait la plage, le bruit que cela faisait. Un plat de fruits avait été déposé sur la table de nuit. Je me suis assise, puis j’ai glissé au sol.

J’ai tendu la main pour palper les pêches, toucher la peau ferme d’énormes cerises. J’ai mordu dans un fruit, du jus sombre et sucré a coulé sur mes doigts. J’avais faim, j’avais soif, c’était délicieux : j’étais guérie.

J’ai trotté jusqu’à la fenêtre et je suis restée là à croquer les fruits, probablement des bigarreaux Moreau, observant la montée d’une lune énorme. Sa lumière rousse tombait sur le rebord de la fenêtre projetant sur mes mains tachées une lueur étrange. D’un terrain en friche provenaient des bruits inconnus, des gens que je ne voyais pas riaient fort. J’étais trop petite pour me pencher et regarder plus bas.

La brise salée palpait mon visage, emmenant avec elle une odeur d’algues et d’eau verte, mes lèvres étaient collantes de sucre, au loin la pétarade d’une Vespa. Je me suis dit : ça veut dire ça, vacances.

Je m’en souviens comme si c’était maintenant, et y repensant, je diminue, diminue jusqu’à la taille de cette toute petite fille.

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